mercredi 29 janvier 2014

205e et 206e jours - Les vices cachés du chevalier servant

« J'ai clairement établi plus tôt que mon mobile n'est pas de soutenir l'industrie du tabac. Je suis ici pour défendre la bonne science et pour tenter de vous persuader que certaines choses que nous avons pris en considération jusqu'ici est de la mauvaise science pour une bonne cause. De la mauvaise science pour une bonne cause demeure de la mauvaise science. »
John B. Davies témoignant devant le tribunal le 29 janvier 2014

(CCa)

Au procès en responsabilité civile contre les trois principaux cigarettiers du marché canadien, le témoignage du psychologue social John Booth Davis, commencé lundi, s'est poursuivi mardi et mercredi, mais c'est seulement à la fin de son contre-interrogatoire par les avocats des recours collectifs que le témoin a dû composer avec les questions percutantes, plus typiques lors de l'audition d'un expert.

Il y avait quelque chose dans l'air qui semblait valoir à ce témoin un traitement tout en douceur. Une raison pourrait être qu'il n'aligne ses propos ni avec les compagnies de tabac qui l'ont appelé à témoigner à cause de ses points de vue sur la dépendance, ni avec les demandeurs au procès qui agissent au nom des fumeurs ordinaires dont M. Davies a dit se soucier.


Une danse précautionneuse

Rien d'étonnant alors à ce que l'avocate d'Imperial Tobacco Canada Sonia Bjorkquist ait montré la même prudence déférente qu'elle avait montrée lundi. Plusieurs de la douzaine de questions qu'elle a posées à son témoin ne nécessitaient guère plus qu'une courte réponse négative.

En usant de diverses formules, M. Davies a répété son opinion sur les propriétés pharmacologiques de la nicotine, c'est-à-dire qu'elle donnait du plaisir aux fumeurs, mais n'affectait pas leur capacité d'arrêter de fumer. Fumer du tabac est un comportement qui, comme les autres formes de toxicomanies, est déterminé par l'ensemble « drugs, set and setting » (propositions de traduction bienvenues). Les difficultés à arrêter de fumer ne sont « pas dues à la pharmacologie ou à des niveaux de dépendance atteints dans l'échelle de Fagerstrom, elles sont dues à des différences individuelles dans la valeur que donne chacun au fait de fumer des cigarettes et à la disponibilité des autres choses attrayantes ».

D'autres que John Davies pourraient voir le fait que les fumeurs rechutent souvent après avoir cessé de fumer comme un indicateur du degré de difficulté de la cessation tabagique. M. Davies a dit que le fait qu'environ 50 % des fumeurs pouvaient arrêter un moment donné signifiait que ce n'était pas vraiment difficile à faire, certainement pas aussi difficile que d'apprendre à bien jouer du violon. Le tabagisme ne laisse pas non plus de séquelles pharmacologiques persistantes. « Les cerveaux des gens qui ont été des gros fumeurs et qui ont ensuite cessé retournent à la normale après environ 12 semaines. » Les fumeurs doivent être vus comme des « êtres humains réfléchis », dont le comportement ne peut pas être expliqué par des données physiologiques et pharmacologiques.


La solitude du théoricien anti-dépendance au long cours

Le dense témoignage de M. Davies incluait plusieurs observations faciles à croire, telle que celle concernant l'influence du contexte social sur l'usage d'une drogue, ou le bénéfice de moments dans la vie, comme le mariage, qui aident les drogués du tabac à se redéfinir de différentes manières sans tabac. Cependant, les idées de M. Davies au sujet de la dépendance s'accordaient mal avec l'expérience vécu par les gens présents dans la salle d'audience.

Pierre Boivin
Me Pierre Boivin a illustré cela en demandant à John Davies de commenter les conclusions de plusieurs éminentes autorités médicales et légales qui ont défini le tabagisme comme une dépendance. Parmi elles figurent le Surgeon General des États-Unis dans son rapport de 2010 (pièce 601 au dossier), le Collège royal des médecins anglais dans son rapport de 2000 (pièce 1587) et dans celui de 2007 (pièce 1588), le Collège royal des  psychiatres (pièce 1688), la Société royale du Canada (pièce 212), et même la Cour Suprême du Canada.

Nicotine Explained, l'opuscule de BAT
pièce 1689 au dossier
John Davies a eu un ton moqueur quand on lui a montré que même les compagnies de tabac reconnaissent maintenant que le tabac est toxicomanogène. (Le site web de Rothmans, Benson & Hedges avance que « tous les produits du tabac crée la dépendance ».(pièce 834) et le récent livret de British American Tobacco intitulé Nicotine Explained (pièce 1689) stipule que « la nicotine en n'importe quelle concentration a le potentiel de causer une dépendance ».)

« Je ne suis pas habitué de me faire demander de commenter le matériel de relations publiques des organisations commerciales. Je suis quelque peu en situation désavantageuse. » a dit le professeur.

En face de cette pesante concordance de vues, M. Davies a eu l'air de plus en plus isolé dans les siennes. Cela m'a fait me souvenir du propos du premier témoin-expert de la défense, l'historien Jacques Lacoursière: « je reste isolé dans ma pensée académique. »


Le chat sorti du sac
Me Philippe Trudel a changé la tactique de la partie demanderesse en commençant son contre-interrogatoire vers la fin de la journée de mardi. L'avocat a défié le témoin de la défense de dire qui exactement avait tenu le discours que la dépendance à la nicotine signifiait que c'était impossible d'arrêter de fumer. Et qui avait dit que c'était la seule raison de fumer ?

À part le Dr Juan Negrete (l'expert des recours collectifs), John Davies n'a pu nommer personne.

Confronté pour la première fois à des questions éprouvantes, M. Davies a ensuite fait marche arrière.

Il a fini par reconnaître que la pharmacologie d'une drogue était effectivement un obstacle à l'arrêt tabagique. De reculons, il a aussi admis qu'avec quelques reformulations (mettre « difficulté d'arrêter » au lieu d' « érosion de la volonté », par exemple), sa propre vue (du problème) n'était pas très éloigné de celle du Dr Negrete.


Le souci pour la jeunesse

Pour connaître le côté pratique des vues du témoin sur la dépendance, Me Trudel a enlevé son masque de philosophe à M. Davies en lui demandant comment il conseillerait une adolescente à caractère fort qui se demanderait si elle devrait faire usage de métamphétamine cristallisée. Le prétendu iconoclaste a eu l'air d'un vieil oncle inquiet: « Je dirais à la jeune dame : ne fais pas cela. C'est dangereux. Tu pourrais développer une accoutumance, tu serais pas mal mieux de mettre cela de côté. »

Néanmoins, Davies n'utiliserait pas le mot « dépendance ». « Je dirais qu'il y a de bonnes chances qu'avec cette drogue tu t'attires des ennuis. Tu pourrais vouloir en utiliser de plus en plus et tu pourrais de mettre dans un état où ça ne sera pas bon du tout. Je ne lui dirais jamais qu'elle se mettrait dans un état où elle ne pourrait plus arrêter

Me Trudel a alors montré au témoin (et remontré au juge du même coup) les résultats de forums de discussion (focus groups) organisés pour le compte d'Imperial Tobacco et où les chercheurs concluaient que la perspective de perdre son autonomie était l'un des plus puissants messages qui pouvait être utilisé pour dissuader les adolescents de fumer (Projet Jeunesse - pièce 301).

Mr. Davies était dubitatif. Il a dit que cette découverte contredisait la recherche qu'il a fait lui-même. 


Vingt ans de cachotteries

Lundi matin, pendant l'interrogatoire et le contre-interrogatoire qui précèdent la qualification d'un expert par le juge, M. Davies s'était fait interroger au sujet de son refus d'adhérer au Consensus de Farmington de 1997 (pièce 1686) qui exige que les auteurs divulguent leurs sources de financement. Le professeur a dit qu'il avait refusé de le faire au motif qu'une telle exigence était injuste et un prélude à la censure.

Mercredi, Philippe Trudel a révélé un autre possible motif: M. Davies lui-même aurait ainsi été obligé de révéler le travail qu'il a fait depuis 1994 pour les études d'avocats en charge de la défense de l'industrie du tabac (Le professeur Davies a été recruté par le célèbre cabinet juridique Shook, Hardy & Bacon, mais il a déclaré mercredi qu'il n'avait jamais fait de recherches sur les antécédents de ce cabinet.)

C'était un lien financier qu'il n'a jamais révélé, même quand il écrivait que les poursuites judiciaires déservent l'intérêt des fumeurs, dans un livre publié la même année que le Consensus de Farmington et intitulé Drugspeak: the Analysis of Drug Discourse (pièce 21060.63A).

Mercredi, John Davies a réitéré son point de vue, affirmant que si le recours collectif Létourneau (des personnes dépendantes) gagnait, cela « enverrait un message désastreux à la planète. Cela accréditerait l'idée que vous ne pouvez pas contrôler vos habitudes tabagiques et que tu peux être payé pour continuer à fumer... C'est là que la bataille doit être menée et c'est pourquoi je suis ici. »


Que dirait R. J. Perrins de l'excentrique John Davies ?

Le procureur Trudel a terminé son contre-interrogatoire en faisant valoir au juge Riordan que John Davies avait souvent eu des vues si éloignées du courant principal de la science que ce pourrait être mal inspiré de s'appuyer là-dessus pour soutenir un jugement.

Me Trudel a souligné la tendance que M. Davies a admis avoir à conclure que « lorsque tout le monde est d'accord à propos de quelque chose, ce doit être faux ». Même la « trop confortable » théorie de l'évolution  figure au rang de celles que John Davies met en doute. (préface à son livre Drugspeak: pièce 21060.63)

L'avocat a rappelé la conclusion d'un autre expert de la défense, l'historien Robert John Perrins, qui a écrit qu'après le consensus de 1989 (année du rapport de la Société royale) à propos de l'usage du mot dépendance, quiconque dirait le contraire passerait pour un hurluberlu (outlier) et « ne serait pas très crédible, d'un point de vue historique ».

Pour finir, l'avocat des recours collectifs a fait connaître la diatribe sans queue ni tête du professeur Davies contre les mesures gouvernementales de contrôle du tabac. « J'ai commencé à voir des chambres à gaz !» a dit M. Davies devant la caméra. (pièce 1692)

Que pouvait-on dire de plus?  Me Trudel a remercié M. Davies et s'est rassis. L'avocate Sonia Bjorkquist a décidé de ne pas poser de questions additionnelles à son témoin. Le juge Brian Riordan n'a pas eu non plus la moindre question à poser.

*

Retour aux affaires courantes

L'après-midi de la journée de mercredi est passé dans des discussions non concluantes sur diverses matières. Nous y reviendrons dans une prochaine édition.

Demain jeudi, l'ancien cadre de JTI-Macdonald Lance Newman est censé venir livrer la fin de son témoignage, en matinée.

Dans l'après-midi, les parties débattront de questions procédurales.


traduit et adapté par Pierre Croteau d'après un compte-rendu ...                                 

mardi 28 janvier 2014

204e jour : Un chevalier blanc?

L'audition des témoins experts présentés par les compagnies de tabac se poursuivait ce lundi avec le spécialiste de la dépendance John Booth Davies, docteur en psychologie.

L'interrogatoire s'est déroulé dans un climat de courtoisie, de respect et d'intelligence qui, par moments, a presque fait oublié que le psychologue témoignait du côté des cigarettiers.

Premières minutes mouvementées

La matinée avait pourtant commencé dans une ambiance plutôt tendue avec la forte réaction de l'avocat Simon Potter à la publication d'un article dans la Gazette sur le témoignage de la psychiatre Dominique Bourget et sur la plainte déposée à son encontre par l'Association pour les droits des non-fumeurs et le Collège des médecins du Québec. « C'est une tactique d'intimidation de témoins qui ne sera tolérée de la part de personne, y compris de ceux qui ne participent pas directement aux débats », a-t-il lancé dès l'ouverture de la séance (citation de mémoire).

(Un message très limpide quand on sait que la journaliste de la Gazette et M. François Damphousse, directeur de l'Association qui a porté plainte contre le Dr Bourget, étaient présents lors de son témoignage - en plus du duo habituel des rédacteurs de ce blogue.)

Pour apaiser l'empoignade verbale qui a immédiatement suivi entre les deux parties, le juge Riordan a rappelé que ni l'article de la Gazette ni la plainte contre le Dr Bourget n'affecteraient son jugement. Et que si les avocats souhaitaient prendre des mesures les uns contre les autres (les premiers sentant leurs témoins intimidés, les seconds insultés par cette accusation), ça ne le concernait aucunement. L'avenir dira si une motion sera ou non déposée par l'équipe des demandeurs.

Pas de monstres, ni d'anges

Me Bjorkquist
Mais revenons au témoignage du jovial John B. Davies, un homme de 69 ans à l'accent britannique chantant qui a partagé, avec douceur et conviction, ses positions concernant la dépendance au tabac avec l'avocate Sonia Bjorkquist de la défense d'Imperial Tobacco.

Le directeur du Centre de Psychologie sociale appliquée de l'Université de Strathclyde (située à Glasgow) est un fervent défenseur de l'approche qui fait du fumeur et non de la substance le centre de la question. Un point de vue en totale opposition à l'expert du recours collectif Juan Negrete qui  place les dommages cérébraux causés par la nicotine au cœur du problème de la dépendance.

Cependant, à la différence d'autres témoignages qu'on a pu entendre depuis presque deux ans au procès, celui du professeur Davies ne contenait pas une once de culpabilisation des fumeurs et ne démontrait aucune arrogance à leur égard. Il ne minimisait pas non plus leur souffrance. Si le professeur Davies a témoigné du côté des compagnies de tabac ce lundi, il a aussi déclaré ne pas être un ami des cigarettiers.

« Je ne m'intéresse pas à ce que les compagnies de tabac disent de l'addiction et je ne souhaite pas être plus proche d'elles que je ne le suis actuellement », a-t-il dit en substance, tout en admettant avoir donné en 2008 une conférence rémunérée sur le thème pour Japan Tobacco International (JTI).

Pourquoi alors le professeur Davies a-t-il décidé de témoigner ici au Québec? Pour faire entendre au monde un point de vue opposé de celui que l'on entend habituellement. « J'ai cru que c'était mon travail de le faire » Un travail ou un mission qui, pour l'expert, se situe au-dessus du débat sur la consommation de tabac. « Il n'y a pas de monstres et d'anges dans ce débat. C'est une confrontation de gros enjeux financiers qui fait deux victimes (casualties) : la science objective et la santé publique. »

Visions irréconciliables - ou complémentaires ?

John Davies travaille sur le thème de la dépendance depuis plus de quarante ans. Il a un intérêt marqué dans la statistique et psychométrie, une discipline qui concerne la mesure des comportements et attitudes. Il est l'auteur d'un grand nombre de travaux en plus d'être membre de plusieurs comités gouvernementaux qui planchent sur les problèmes de santé publique. Son CV et la liste de ses publications ont été déposés au dossier sous les numéros 21060.1 et 21060.2. Homme de terrain, il s'est d'abord intéressé à la dépendance à l'alcool chez les adolescents avant d'ouvrir son champ d'intérêt à la dépendance en général - incluant la dépendance au tabac.

Sa principale opposition au rapport de l'expert Negrete tient à la querelle, déjà évoquée au cours du procès, entre les tenants de l'approche pharmacologique déterministe et ceux de l'approche comportementale. Simplifions : pour les premiers, la dépendance au tabac est une maladie et l'action de la nicotine sur le cerveau invalide les fumeurs au point de rendre l'arrêt du tabac impossible - ou du moins très problématique. Pour les seconds, cette explication est insuffisante et le fait que des personnes réussissent à cesser de fumer en est la preuve.

Comme l'explique le professeur Davies, l’utilisation du mot « maladie du cerveau » (brain disease) est inappropriée. « Il y a bien une action de la nicotine au niveau cérébral mais pourquoi parler de maladie? Quand on traite un diabétique avec de l'insuline, il y a aussi une action au niveau cérébral mais on ne parle pas de maladie : on parle de traitement. »

Plus encore : John Davies pense que l'approche qui réduit les problèmes de dépendance au seul paramètre pharmacologique n'est « pas éthique » (unethical) envers les fumeurs qui souhaitent arrêter. « Quand on dit à une personne qu'il est malade, il s'attend à ce que quelqu'un d'autre règle ses problèmes », a-t-il dit. 

Une question de contexte 

Citant dans son rapport (pièce 21060) le livre de Norman Zinberg Drug, Set and Setting, Davies explique que la dépendance à une drogue n'est pas uniquement liée à la pharmacologie de ladite drogue, mais aussi au contexte (setting) et l'état d'esprit de la personne (mental set) qui entourent la prise de cette drogue.

John Davies a aussi fait référence au livre de Gene Heyman (Addiction, a disorder of choice) qui, comme son titre l'indique, fait de l'acte de fumer une décision qui relève d'un choix personnel. 

« Fumer n'est pas comme se faire frapper par la foudre », a lancé Davies. Pas plus que cligner les yeux : ce comportement relève d'une série de décisions (comme aller s'acheter des cigarettes, par exemple) qui prouve bien que la volonté du fumeur n'est aucunement affecté par le fait de fumer et ne relève pas non plus de la compulsion. 

Le discours des fumeurs

Dans son livre publié en 1992, The Myth of addiction,  Davies s'appuie sur la théorie de l'attribution (attribution theory) pour rendre compte du comportement des fumeurs. Cette théorie concerne les explications que les gens donnent de leurs propres comportements pour les justifier vis-à-vis d'autrui.

Par exemple, l'explication des fumeurs qui lient leur échec pour arrêter de fumer à la difficulté du sevrage, ou, comme l'a dit le psychologue, « quand les gens parlent de compulsion. Si on fait quelque chose que l'on sait que les autres vont désapprouver, on va dire que c'est incontrôlable. » Ceci étant vrai pour pour le tabagisme comme pour d'autres comportements.

Or, selon Davies, quand ils lient leur problème de dépendance à des causes externes (donc sur lesquelles ils ne peuvent pas agir) et non sur des motivations internes, de tels discours nuisent aux fumeurs.  

Tout est neurologique

Le fait que le cerveau subit des changements réversibles suite à la consommation de nicotine est une autre preuve, selon le professeur Davies, des limites de l'approche strictement pharmacologique. « Cette approche ne considère qu'une seule partie du problème. » 

Même critique vis-à-vis des neurosciences : la neurobiologie ne peut absolument pas prédire le futur comportement des fumeurs en regard à leur arrêt éventuel du tabac et l'imagerie cérébrale ne prédit rien non plus. « Alors pourquoi les gens s'y intéressent tant? » a demandé l'avocate Sonia Bjorkquist. À cause de l'attrait pour les technologies, a répondu Davies en substance.

« Je ne pense pas que la science doit être définie par la technologie, c'est bien plus compliqué que cela. Les gens ont tendance à résumer la science à grosses machines et des mots compliqués. Ils se disent que s'ils ne comprennent pas les explications, alors elles doivent être vraies. » 

Le contre-interrogatoire de John Davies aura lieu mardi 28 janvier. 


vendredi 24 janvier 2014

203e jour - Beaucoup de patinage... pas très artistique

(AFl)

En ce jeudi glacial, difficile de dire si le Dr Dominique Bourget s’était présentée au palais de justice sans aucune préparation ou si, comme l’avait suggéré la veille l’avocat Bruce Johnston, elle n’est tout simplement pas l’experte qu’on prétend.

Quoi qu’il en soit, la psychiatre a payé cher sa trop grande confiance en elle lors de son contre-interrogatoire. Une journée complète à hésiter et à tergiverser, empruntant des détours interminables pour finir par ne pas dire grand-chose. 

Le juge Riordan lui-même a dû intervenir à plusieurs reprises pour abréger son témoignage qui s’est quand même conclu bien après 17h. Maîtres Johnston et Trudel, quant à eux, semblaient avoir mangé du lion pour ne faire qu’une bouchée du témoin.


Face à ses propres contradictions

Celle qui ne jurait que par le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (ou DSM) pour contredire le rapport du psychiatre Juan Negrete la veille a notamment dû mettre de l’eau dans son vin quand les avocats l'ont mis face à ses propres contradictions. 

Ainsi par exemple, aux dires du témoin, il est commun que des gens commencent à fumer dans la vingtaine - c'est du moins ce qu'elle a observé en clinique. Dans le DSM, il est clairement établi que « commencer à fumer après l'âge de 21 ans est rare » (page 573, section « Developement and course »). 

L'attirance des jeunes pour le tabac et les stratégies publicitaires de l'industrie pour les séduire ont d'ailleurs fait couler tellement d'encre qu'on pourrait s'y noyer. Pourtant, le témoin est resté cramponné à ses chiffres.

Autre exemple : pour Dr Bourget, « très peu » de personnes sont aux prises avec les symptômes du sevrage tabagique. «10 à 15% ? », a demandé M. Trudel. « Plutôt 1 à 5% », a-t-elle répondu en faisant référence à son expérience clinique et à ses lectures. L'information du DSM : « Environ 50 % des fumeurs qui cessent leur consommation pendant 2 jours ou plus vont avoir des symptômes correspondant au critère de sevrage tabagique » (page 576, section « Prevalence »). 

C'est ainsi que, de référence absolue qu'il était moins de 24 heures auparavant, le DSM est devenu aux yeux du Dr Bourget un simple guide utile pour établir un diagnostic mais pas du tout fiable question chiffres.


Sources, quelles sources? 

L'opposition systématique ou la totale méconnaissance du témoin des travaux de plusieurs spécialistes de la dépendance ont d'ailleurs fait partie des leitmotifs de la journée. À croire que la psychiatre est passée à côté d'un pan complet de la documentation scientifique  au moment d'écrire son rapport (pièces 40497 et 40498)  - et de se présenter devant le juge. 

Ainsi, les avocats lui ont mis sous les yeux plusieurs références dont elle n'avait jamais entendu parler et qu'elle s'est employée à critiquer point par point, expliquant dans la foulée qu'elle ne pouvait pas suivre toute l'actualité scientifique et que des centaines de publications avaient été rédigées sur le sujet - sur quoi les avocats du recours collectif ont laissé entendre qu'on s'attendrait d'un expert qu'il se tienne un peu plus informé.  

Parmi les articles passés en revue, un texte de 2008 sur la varénicline (une molécule utilisée dans les médicaments qui aident à l'arrêt du tabac comme le Champix) versé comme nouvelle pièce au dossier (1682). L'article est cosigné par John Hugues, le seul spécialiste du tabac que le Dr Bourget avait été capable de citer de mémoire la veille. Il y est notamment question des symptômes du sevrage tabagique tels que le craving ou manque (besoin impérieux de fumer), ou du fait que la nicotine engendre une dépendance encore plus importante que l'alcool, les amphétamines et le cannabis - des affirmations que le témoin a mis en doute faute d'avoir analysé suffisamment les sources de ces recherches. 

Même rejet de l'article du Dr M. A. Hamilton Russell (pièce 40501) qui écrit : « le fait de commencer à fumer est un phénomène de l'adolescence mais pour certaines personnes il peut avoir lieu avant l'âge de 10 ans. Après 3 ou 4 ans de consommation intermittente du tabac, le comportement de fumeur adulte émerge » (traduction libre). Dominique Bourget, en l'absence de preuves appuyant ces affirmations, les a balayées d'un revers de la main. En plus, « les données de l'article sont issues de sondages et non d'examens cliniques», a-t-elle dit en substance. Bref, encore du mauvais matériel.

Quant aux articles publiés après 2010, c'est-à-dire après qu'elle ait rendu son rapport aux avocats des compagnies de tabac, ils semblent être passés complètement sous le radar de la psychiatre, y compris le dernier rapport du Surgeon General daté du début du mois de janvier 2014 et déposé en preuve


Fumer : à qui la faute ?

En revanche, Dr Bourget a utilisé dans son rapport les travaux d'un spécialiste bien connu des compagnies de tabac, Maurice H. Seevers sur lequel elle s'appuie notamment pour affirmer que l'acte de fumer résulte du choix des individus, et non de la pression des compagnies de tabac comme l'écrit en toutes lettres le rapport du Surgeon general.

Pour souligner ce qui ressemble à un parti-pris, l'avocat Bruce Johnston a fait apparaître sur les écrans un document de relation publique de la compagnie Philip Morris (pièce 846) dont certains passages ressemblent à s'y méprendre à un copier-coller du rapport du Dr Bourget :

« Les fumeurs sont des individus rationnels et matures capables de prendre leur propre décision en matière de consommation de tabac. Ce n'est pas parce que les détracteurs du tabac s'opposent à cette décision qu'elle est irrationnelle. (...) Tous les fumeurs qui veulent arrêter le peuvent. Des millions l'ont fait.» (traduction libre)

Le témoin a admis être en accord avec le document, tout en précisant, à la blague « ne pas être la porte-parole de la compagnie Philip Morris. » 


Un modèle simpliste

Pour Dominique Bourget, fumer (ou arrêter de fumer) est un acte individuel qui relève de la motivation et du choix des individus. Il s'agit d'une approche qu'elle qualifie de « traditionnelle », qui s'oppose à la théorie « simpliste » liant la dépendance au tabac à une maladie du cerveau (brain desease) (page 11 du rapport). . La preuve : si le cerveau était affecté, on ne serait pas capable d'arrêter.

Une approche traditionnelle - et donc, en sous-texte, admise de tous? La principale source du Dr Bourget, le psychologue américain Gene Heyman, dit justement le contraire dans le résumé de son livre publié sur le site Amazon :

« In a book sure to inspire controversy, Gene Heyman argues that conventional wisdom about addiction - that it is a desease, a compulsion beyond conscious control - is wrong» 


De la décision au passage à l'acte

Face à l'insistance de l'avocat Johnston, Dr Bourget a fini par concéder que les symptômes du sevrage - qui affectent toutefois un nombre restreint d'individus - peuvent quand même avoir un impact sur le passage à l'acte quand vient le temps de cesser de fumer : « le sevrage n'altère pas la capacité des gens à prendre des décisions, mais peut altérer leur capacité à appliquer cette décision. » (traduction libre)

D'où l'idée de prescrire des médicaments qui facilitent la cessation du tabac... Un paradoxe pour un médecin qui dit ne pas croire que la nicotine affecte la capacité des fumeurs.  

« Les gens fument pour différentes raisons, et certains trouvent plus facile d'arrêter en utilisant des thérapies de remplacement. Certains demandent des médicaments, alors je leur prescris.» (traduction libre)

« Et qu'en est-il de l'importance de procéder à des examens cliniques précis avant de poser un diagnostic de trouble lié à l'usage du tabac s'il suffit de demander des médicaments pour qu'on nous en prescrive ?» Dr Bourget n'a pas répondu à la question.

La dernière partie de la journée a été consacrée à la documentation scientifique relative au développement cognitif des adolescents et à l'âge auquel le cerveau est assez mûr pour permettre à l'individu de faire des choix - autour de 14 ans selon le témoin qui a encore refusé de se prononcer sur des faits scientifiques parce qu'elle n'avait lu aucune des publications présentées.

On verra si les deux autres experts de la dépendance qui témoigneront la semaine prochaine auront davantage d'assurance dans leur expertise et leurs réponses...

jeudi 23 janvier 2014

202e jour : L'experte prise en défaut

(AFl)

Après avoir scruté en détail les dimensions historiques, économiques, technologiques, publicitaires ou encore sanitaires de l’industrie du tabac, les avocats des cigarettiers canadiens ont ouvert ce mercredi un nouveau chapitre dans leur défense : ce sont désormais les fumeurs qui seront sur la sellette. Plus précisément, leur capacité (ou non) à faire des choix : fumer, fumer moins, cesser de fumer. Trois témoins sont appelés à la barre en janvier sur le thème extrêmement sensible de la dépendance au tabac. 

Mercredi, avec le premier expert -  Dr Dominique Bourget - la défense de l'industrie du tabac, représentée par maître Kirsten Crain, semblait avoir sorti l’artillerie lourde. C’était sans compter sur la perspicacité de la partie demanderesse qui, en la personne de l’avocat Bruce Johnston, a passé une bonne partie de la matinée à miner la crédibilité du témoin. 


Il y a expert... et expert 

À 54 ans, le Dr Bourget est une pointure dans le domaine de la psychiatrie légale. Si son visage ou son nom semble familier, c'est parce qu'elle a récemment témoigné à titre d'expert de la défense dans un procès qui a fait les manchettes : la triste affaire du filicide Guy Turcotte. 

Dr Bourget est en effet psychiatre médico-légal et coroner au Québec. Professeur associé au département de psychiatrie de l'Université d'Ottawa et psychiatre au Centre de santé mental Royal Ottawa, elle est aussi membre de la Commission de consentement et de la capacité en Ontario, et éditrice adjointe de prestigieuses revues de psychiatrie. Forte d'un nombre considérable de reconnaissances, son CV d'une trentaine de pages fait d'elle une véritable sommité dans le domaine de la psychiatrie. 

Oui mais voilà, comme l'a soulevé Bruce Johnston, le Dr Dominique Bourget n'a aucune expertise particulière dans la dépendance (addiction) et les problématiques liées à la consommation de tabac. Même si certains de ses patients sont aux prises avec divers problèmes de dépendance, ce n'est jamais la raison principale qui les fait consulter la psychiatre. Or, dans un document intitulé La médecine d'expertise, le Collège des médecins du Québec stipule clairement que pour agir en tant que médecin expert, le témoin doit être « officiellement reconnu pour sa compétence fondée sur ses connaissances et son expérience » (page 4). Est-ce bien le cas du Dr Bourget? 

La mise en cause de l'expertise du Dr Bourget a donné lieu à plusieurs échanges où les réponses furent martelées sans relâche avec un certain agacement : 

- « Est-ce que le fait d'avoir des patients qui fument fait de vous une experte dans le domaine? »
- « Je suis un expert en psychiatrie générale », « Je n'aurais jamais écrit un rapport si je n'avais pas eu les connaissances requises dans le domaine », etc.

Dominique Bourget est même allée jusqu'à s'excuser de faire étalage de ses innombrables reconnaissances professionnelles pour se justifier, qualifiant sa propre attitude d'arrogante. 

Dans cette partie de ping-pong verbal assez serrée, l'avocat a notamment fait remarquer au juge Riordan que le Dr Bourget n'avait jamais donné de cours sur la dépendance, ou que dans son CV, sous la rubrique « Champs d'intérêt et expérience clinique », l'item « utilisation de substance » (substance use) arrivait en queue d'une très longue liste allant de la responsabilité criminelle à la violence familiale, en passant par les questions d'abus sexuels et la schizophrénie. Maître Johnston s'est même livré au décompte des travaux du Dr Bourget sur l'homicide (un total de 29), pour le comparer à la quantité de publications du témoin sur la dépendance (zéro) ou le tabac (zéro). « Vous êtes donc davantage experte en homicide qu'en dépendance? » « Non, mais l'homicide est un de mes champs d'intérêt », a-t-elle répondu. 

Et quand l'avocat lui a demandé de citer un scientifique spécialiste de la dépendance, Dr Bourget a plongé le nez dans ses notes et sorti un nom de peine et de misère...

Avec le document du Collège des médecins du Québec, Bruce Johnston n'était certes pas à cours d'arguments pour déstabiliser le témoin. Il a notamment pointé l'absence de mandat écrit la liant aux avocats pour agir à titre d'expert pour la défense, ou le fait que la personne qui l'a contacté en premier lieu, un certain John Still, avait lui-même fourni un certain nombre de documents pour appuyer sa recherche. Dominique Bourget s'est défendue sur ce point en expliquant qu'elle avait fait elle-même « la majeure partie » des recherches bibliographiques nécessaires à la production de son rapport.

Pourtant, contre toute attente, les arguments présentés n'ont pas semblé ébranler d'honorable Juge Riordan qui a accepté d'écouter la suite de l'interrogatoire du témoin par l'avocate Kirsten Crain. L'issue du procès nous dira ce qu'il en aura effectivement retenu.


Bourget contre Negrette 

Le rapport d'expertise du Dr Bourget (pièce 4047 et 40498 pour l’addenda) est une réponse à celui du psychiatre Juan Negrete qui avait témoigné au printemps 2003 pour la partie demanderesse. Dans son rapport, le psychiatre concluait notamment que : « L'état de dépendance tabagique se manifeste [surtout] par la compulsion à fumer, par la difficulté d'exercer un plein contrôle volontaire sur cette compulsion, par la détresse du sevrage et par l'incapacité de s'en abstenir même face à l'évidence claire des méfaits découlant de cette pratique. Ce comportement quasi irrationnel de l'individu vis-à-vis l'usage du tabac est généré et maintenu par l'action de "récompense" que la nicotine exerce sur le cerveau » (rapport d'expertise, octobre 2006, page 16)


Guidée par l'avocate Kirsten Crain, Dr Bourget s'est employée à critiquer systématiquement le rapport de Negrete, expliquant par exemple que ce n'est pas parce qu'une personne prend une mauvaise décision qu'elle souffre d'un manque de capacité (lack of capacity). Le témoin a d'ailleurs ajouté que la capacité à prendre une décision n'était pas liée avec le passage à l'acte : on peut par exemple prendre la décision de perdre du poids mais toujours remettre à plus tard le début du régime.

Tout au long de son témoignage, les réponses, souvent laconiques, ont illustré l'opposition flagrante des deux psychiatres. Par exemple : « Est-ce que fumer cause une intoxication ? » Réponse négative catégorique du témoin. « Est-ce que fumer peut avoir un impact au niveau cognitif ? » Réponse du témoin  : « Certaines études prouvent les effets positifs du tabac pour la mémoire, mais pas d'effet négatif. » « Est ce que fumer affecte les capacités mentales ?» Réponse négative.

Les critiques du Dr Bourget sur le rapport du Dr Negrete ont également porté sur les sources utilisées par ce derier : pièces 47045 - « a very bad study » pour citer littéralement le témoins, 30020 et 1471. Ces documents auraient plusieurs lacunes méthodologiques importantes et leurs conclusions, par le fait même, seraient sans valeur.  


La « bible » des psychiatres 

Une bonne partie de l'interrogatoire a par ailleurs porté sur la « bible » des troubles mentaux, cette brique de plus de 600 pages publiée par la Société américaine de psychiatrie qu'est le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux, également désignée par l'abréviation DSM (pour Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders).


Le livre comprend une liste exhaustive de plusieurs milliers troubles mentaux accompagnés de leur diagnostic. Cet ouvrage de référence a connu plusieurs rééditions. La dernière (DSM 5) a été publiée en mai 2013 (preuve 40499). Durant l'interrogatoire, le témoin a fait référence à la fois à cette édition et à la précédente DSM IV TR (pour 4e édition révisée) publiée en 2000 et qui était la plus récente lorsque le Dr Negrete a rédigé son rapport. 

Comme l'a expliqué en substance le Dr Bourget, « l'un des objectifs du DSM est de donner un langage commun à tous les praticiens et de dessiner la frontière entre une personne qui a besoin de traitement et celle qui n'en a pas besoin. » Dans les différentes éditions, des changements ont été effectués pour refléter l'évolution des connaissances scientifiques. Ainsi l'usage du tabac est, dans la dernière édition du DSM, classé sous la rubrique « Substance Use Disorder » (SUD). Le mot dépendance n'y est plus utilisé comme dans l'édition précédente car, selon Dr Bourget, il avait « une connotation négative » et qu'il « ne faisait pas consensus dans la communauté scientifique » - un coup de couteau au rapport de Juan Negrete qui place la dépendance au tabac au cœur du problème.


Un diagnostic posé avec précaution

Par ailleurs, Dr Bourget a insisté sur le fait qu'un diagnostic de SUD est un acte médical qui doit être posé par un clinicien selon une séquence bien établie et à la suite d'un examen . « Ce n'est pas comme un livre de cuisine, le jugement clinique est important » a-t-elle dit. 

Or, dans son rapport, Juan Negrete fait le lien entre un diagnostic de dépendance et l'heure de la première cigarette, le nombre de cigarettes fumées par jour ou encore le nombre d'années pendant lesquelles la personne a fumé. Comme aucun de ces critères n'est utilisé dans le DSM pour poser un diagnostic de SUD, le Dr Bourget considère ces indications comme non valides. 


Tabac = nourriture ? 

Pour le Dr Bourget, le système de récompense en jeu dans la consommation de tabac n'est pas différent du processus qui veut que certaines personnes aiment manger et ont du mal à se mettre au régime. Tous deux font intervenir la dopamine et le système limbique qui est responsable des émotions instinctives primitives, dit en substance le témoin. Les humains ont évolué et sont dotés d'un cortex qui leur permet de prendre des décisions rationnelles. Pour Dr Bourget, la réponse neuronale en lien avec le tabac n'affecte en rien le comportement des fumeurs, sauf ceux qui souffrent de graves démences. 

Une personne avec un cortex devrait être capable de contrôler son comportement. Tout le monde est capable de s'arrêter de fumer.

Nous verrons lors du contre-interrogatoire de jeudi ce qu'en pensent les avocats du recours collectif.


mercredi 22 janvier 2014

200e et 201e jours (suite et fin) - Le contorsionniste dogmatique

(PCr)
Lundi matin, le juge Brian Riordan de la Cour supérieure du Québec, tel que l'avait recommandé le procureur Guy Pratte du cigarettier JTI-Macdonald, avait reconnu l'économiste Kip Viscusi comme expert concernant la façon dont les gens prennent des décisions dans des situations risquées ou incertaines et concernant le rôle et la suffisance de l'information, incluant les mises en garde au consommateur, dans la décision de fumer.

Après quelques discussions entre les parties et avec le juge, entre autres sur l'accueil qui sera fait au rapport d'expertise du psychologue Paul Slovic en réplique au rapport Viscusi, les avocats des recours collectifs n'ont pas contesté.

S'agissant de la deuxième partie de la qualification, à propos du « rôle de l'information », la décision du juge équivalait à reconnaître au professeur Viscusi une expertise taillée sur mesure pour justifier son rapport dont le titre serait en français: Le rôle des mises en garde et autres informations sanitaires dans les décisions de fumer au Canada. (pièce 40494)  Plusieurs expertises d'une partie ou de l'autre lors du procès en recours collectifs contre les trois cigarettiers ont été aussi pointues. Rien de nouveau sous le soleil.


Supposons que ...

En revanche, ce sont les articles scientifiques, les livres et les titres du professeur Viscusi qui ont vraisemblablement justifié sa qualification d'expert sur la « façon dont les gens prennent des décisions », car le rapport en lui-même passe sous silence trop de réalités gênantes et il contient trop d'hypothèses implicitement tenues pour vérifiées et qui ne le sont pas.

Le contre-interrogatoire amorcé lundi et continué mardi pourrait en fin de compte (Personne ne lit dans la tête du juge.) avoir eu pour effet de remplacer le doute par une conviction dans l'esprit du juge: Kip Viscusi est aussi scientifique dans son expertise que l'empereur est habillé dans le conte d'Andersen.

Comment les avocats des recours collectifs pourraient ne pas avoir eu la puce à l'oreille en lisant le rapport de 47 pages de l'économiste Viscusi où celui-ci sous-entend que les cigarettiers étaient justifiés de ne pas se joindre au concert des mises en garde contre le danger du tabagisme pour la santé, étant donné le peu de crédibilité que le public accordait aux dires des compagnies de tabac, cela sans au moins envisager que ce peu de crédibilité pourrait justement être le résultat historique de leur mutisme et de leur discours publicitaire rassurant parallèles aux mises en garde gouvernementales.

D'autres éléments allumaient des lumières rouges dans le rapport de l'économiste. Kip Viscusi conclut que les gens croient aux méfaits sanitaires du tabac, et même qu'ils les surestiment, mais il évite soigneusement de remarquer ce qui pourrait causer la persistance du comportement tabagique dans pareil contexte, à savoir, par exemple, un tout petit exemple, presque rien, la dépendance.

Le mot « addiction » (dépendance) n'est mentionné que deux fois, mais à propos de la dépendance pyschologique au jeu des clients de Loto-Québec, une entreprise poursuivie en justice qui a fait appel en 2008 à l'expertise de l'économiste Viscusi.

Le mot « addictive » (dépendogène ou toxicomanogène) n'est mentionné qu'une fois, mais pour parler du texte d'une des mises en garde sur les paquets voulue par la réglementation fédérale canadienne de 1993. Les mots addicted, dependence, habituation et habit n'apparaissent pas dans le rapport. Un tour de force.

Mardi, il y a eu des questions de Me Lespérance sur la théorie de l'économiste Viscusi.

Il en est ressorti que la décision de fumer est prise à chaque nouvelle cigarette que le fumeur allume, et que les gens prennent des décisions rationnelles dès l'âge de 12 ans, sinon avant. Vous froncez les sourcils ? Vous vous dites: voyons donc !  Eh bien c'est comme ça, point final. Le Docteur Viscusi l'a dit.

La théorie générale derrière le rapport de l'économiste, c'est que la décision de fumer est une décision rationnelle prise à partir d'une estimation des coûts et des bénéfices, et il faut le croire, puisqu'il est expert.

Quand un avocat des recours collectifs a rappelé au professeur américain qu'Imperial Tobacco Canada avait en sa possession des sondages qui montraient que 80 % des fumeurs croyaient qu'on peut fumer 3 cigarettes ou plus sans danger, l'économiste a répondu que cela ne compte pas.

Lors du contre-interrogatoire de mardi,  Kip Viscusi a failli inventer par inadvertance le concept de cancérogénéité marginale. Oui fumer est dangereux, mais est-ce qu'une cigarette de plus va tuer le fumeur ? Non, selon l'économiste, puisque le fumeur va en fumer des dizaines de milliers, alors une de plus ou de moins ne va pas changer grand chose au risque.

S'il prend la décision à chaque cigarette, et qu'une de plus n'ajoute qu'infiniment peu à son risque tout en procurant une satisfaction immédiate, le modèle de M. Viscusi a une certaine cohérence à dire que la décision est rationnelle, pour autant que l'idée de satisfaction soit-elle même rationnelle.

À ceux qui ont déjà suivi des cours d'économique à l'université, cela pourrait faire penser à cette blague que contait notamment l'économiste québécois Kimon Valaskakis. Dans un poulailler où vivent dix poules, le fermier vient en chercher une chaque jour pour la tuer et la vendre. Le soir du huitième jour, l'une des deux poules encore dans le poulailler dit à l'autre: cela fait huit jours que nous sommes épargnées, si la tendance se maintient, nous aurons la vie sauve.


Quel risque influence la décision d'acheter

Me Lespérance s'est demandé à voix haute comment croire qu'une information sur le risque pour la santé de fumer la cigarette par comparaison à ne pas fumer ne soit pas pertinente dans la décision du consommateur aux yeux de l'économiste Viscusi, mais que la connaissance du risque pour la santé de fumer des cigarettes légères par comparaison à celui de fumer des cigarettes régulières, est si importante que l'expert, cette fois-là à la demande du Conseil canadien des fabricants de produits du tabac, s'est déjà prononcé contre l'idée d'un emballage uniforme et neutre, lorsque le Canada l'a brièvement envisagé en 1994. (pîèce 1680)

Ce n'est pas la même chose, a grosso modo répondu l'expert.

Pour le témoin, les gens ont besoin de savoir quelles cigarettes font courir le moins grand risque à leur santé, celles dans le paquet blanc par rapport à celles du paquet rouge. Par contre, ils ne savent pas quoi faire avec un nombre absolu, et cherchent un dénominateur. Il faut donc les abreuver de pourcentages. (...et une base de 100 leur donnerait apparemment plus d'assurance qu'une base de 1.)

Il est difficile de croire que l'économiste qualifie de nombre absolu un ratio de risque relatif. Quand on dit qu'un fumeur a 10 fois plus de risque d'être atteint par un cancer du poumon qu'un non-fumeur, le dénominateur implicite est un, soit le risque de base, le risque du non-fumeur.

Et pourtant, M. Viscusi a parlé des ratios de risque relatif comme des nombres absolus.

Me Lespérance s'était préparé et bien préparé, mais il n'a pas eu la patience de recommencer au degré zéro absolu des admissions, du genre 1 + 1 = 2, ou il n'a pas cru sage d'éprouver la patience du juge en remontant si haut dans la connaissance scientifique. M. Viscusi avait peut-être fait suffisamment dégât à sa crédibilité.

Si l'économiste Viscusi vivait au Québec, il collaborerait probablement à l'Institut économique de Montréal. Une bonne partie de ses recherches visent d'ailleurs à montrer que l'intervention de l'État dans l'économie est inutile ou nuisible. L'entreprise privée a toujours raison.

Quand le procureur Philippe Trudel des recours collectifs a mis le professeur devant un jugement de la Cour suprême du Canada où la dépendance est associée à une perte de contrôle sur l'usage d'une substance dépendogène, le témoin s'est empressé de dire qu'il y a dans la société plus d'anciens fumeurs que de personnes qui fument actuellement, comme l'aurait dit, par exemple, le témoin Jean-Louis Mercier, ancien chef de la direction d'Imperial.

Ce n'était pas la première fois que l'économiste Viscusi parlait comme un cadre supérieur de l'industrie. À un autre moment, il a employé très exactement les mêmes mots que le chef de la direction de Reynolds Tobacco devant le Congrès des États-Unis en 1994:  « la nicotine, selon la définition classique de la dépendance, n'est pas...»

M. Viscusi dit que le public a toujours cru qu'il est difficile d'arrêter de fumer, et cela ne l'empêche pas de continuer, donc c'est inutile de lui dire.

Et si ladite dépendance était aussi une réalité, et pas seulement une croyance ?


Un grand flou sur la genèse du rapport

Si ce n'est pas sa capacité de fendre les cheveux en quatre qui a fait le plus tort à la crédibilité de l'expert, c'est peut-être sa façon hésitante et torturée de répondre aux questions de Me Trudel sur la genèse de son rapport.

Quand lui a-t-on confié le mandat ? Est-ce lui ou quelqu'un d'autre qui a formulé les questions du mandat ? Qui lui a transmis telles ou telles données ?

Le professeur Viscusi a eu plus de mal à marmonner des réponses à ces questions concernant des événements des derniers 14 mois que certains témoins en ont à répondre à des questions sur des discussions et débats il y a 25 ans.

Par-dessus le marché, l'expert croit qu'il a déjà détruit une partie des données dont il s'est servi, parce qu'il n'avait pas de place sur son ordinateur... Il faudra que le procureur des recours collectifs passe par les avocats du tabac pour mettre la main sur certains fichiers.


Admission tardive

Dans son rapport et pendant deux jours de témoignage, le professeur Viscusi a prétendu que les mises en garde sanitaires ne pouvaient avoir aucun effet sur la connaissance publique des méfaits du tabac et donc les décisions de fumer dans le public, dès lors que ledit public a déjà été mis en garde (on ne sait pas trop quand, apparemment par le rapport du Surgeon General de 1964 sur le cancer du poumon causé par l'usage de la cigarette, ou au Canada par la déclaration du même type de la ministre fédérale de la Santé Judy LaMarsh en 1963). Bref, le public est prévenu, une bonne fois pour toutes, et tant pis pour les gens nés dans les années 1980, par exemple.

Si les mises en garde contre le tabagisme étaient si peu pertinentes pour influencer le comportement du public, on pouvait se demander pourquoi l'industrie a combattu la volonté du gouvernement d'imposer des mises en garde sur les paquets de cigarettes, en application de la Loi réglementant les produits du tabac (LRPT) de 1988. (Sitôt la loi en vigueur en 1989, elle fut contestée devant les tribunaux, et les clauses qui interdisaient toute publicité des produits du tabac furent finalement invalidées par la Cour suprême du Canada en 1995, contrairement au reste de la loi, notamment les clauses qui donnaient au ministre de la Santé le pouvoir d'imposer des mises en garde sur les paquets de cigarettes.) (Lesdites mises en garde furent cependant attribuées à « Santé Canada », ce qui était une autre victoire de l'industrie devant la Cour suprême.)

Après que les avocats eurent fini de poser leurs question au témoin-expert, le juge Brian Riordan lui en a posé.

Le juge a voulu que l'économiste compare deux genres de mises en garde: l'un, général, qui fut celui des mises en garde apposées sur les annonces au temps de l'auto-réglementation des compagnies de tabac (1972-1995), et l'autre, plus spécifique, qui est celui pratiqué sur les paquets de cigarettes depuis lors.  (Les mises en garde illustrées datent pour leur part de 2001.)

Il resort de ce court interrogatoire particulier que les mises en garde qu'a imposées le gouvernement d'Ottawa étaient plus efficaces que les mises en garde pratiquées par l'industrie.

Ce qu'il faut de sanglots, pour un air de guitare.

Le témoignage de Kip Viscusi s'est terminé mardi après-midi.

Au menu du reste de la semaine: le témoignage de la Dre Dominique Bourget.

mardi 21 janvier 2014

200e jour - Un économiste qui tourne les coins ronds

Dans une école primaire d'un pays en développement, une institutrice demanda un jour à ses élèves quel était le métier de leur père. Un élève dit: menuisier. Un autre dit: épicier. Un autre encore dit: pianiste dans un bordel. À la rencontre parents-maître suivante, l'institutrice demanda des explications au père de cet enfant. Et celui-ci de répondre: je suis économiste mais ne voulais pas lui dire la vérité.

(PCr)

Lors de la présentation de son rapport d'expertise en mai 2013, l'historien Jacques Lacoursière avait utilisé un schéma de ce qui constitue à son avis les sources d'une soi-disant connaissance populaire des dangers du tabagisme.

diapositive montrée le 13 mai 2013 au tribunal
Au 17e point de son rapport daté de juin 2013 enregistré en preuve lundi par le procureur de JTI-Macdonald Guy Pratte, un nouveau témoin-expert de la défense des cigarettiers, l'économiste Kip Viscusi, déclare que dans une discussion sur la connaissance qu'a un consommateur des risques sanitaires d'un produit, les sources d'information pertinente sont, entre autres, les mises en garde et déclarations des responsables de la santé publique, l'avis des médecins, les expériences personnelles du fumeur, les discussions sur les risques du tabagisme à l'école, l'observation des effets du tabagisme sur la santé des autres, des interventions de la famille ou d'amis, et le traitement du sujet du tabagisme par les médias imprimés ou électroniques.

W. Kip Viscusi
William Kevin Viscusi, mieux connu sous le nom de W. Kip Viscusi, est un « distinguished professor » de l'Université Vanderbilt au Tennessee. Le bonhomme de 64 ans possède un doctorat en science économique de l'Université Harvard et a surtout enseigné à l'Université Duke, en Caroline du Nord. Me Pratte, qui s'est une fois de plus montré très à l'aise dans un interrogatoire où il est question de science, s'est notamment employé à montrer l'éminence de Kip Viscusi comme chercheur universitaire, prolifique auteur publié dans des revues avec révision par des pairs, et consultant, notamment pour le gouvernement fédéral américain. M. Viscusi a aussi déjà témoigné en justice comme expert dans d'autres causes reliées au tabagisme, du bord de l'industrie.

Lundi, l'expertise du professeur Viscusi au sujet des croyances relatives au risque de fumer (risk beliefs) a été reconnue par le juge Brian Riordan de la Cour supérieure du Québec.

Entre autres sources pertinentes, ....peut-on lire dans son rapport. Alors quoi d'autres ?

Et les annonces de cigarettes ? a demandé au témoin-expert l'avocat des recours collectifs André Lespérance.

Non, pas les annonces de cigarettes, parce que ce n'est pas de l'information, a répondu en substance le professeur Viscusi.

En apparence, on pourrait donc conclure à un beau recoupement des vues de l'historien Lacoursière et de l'économiste Viscusi.


Connaissance versus croyance

Le défi est cependant plus grand pour l'expert Viscusi que pour les trois historiens (Lacoursière, Flaherty et Perrins) mandatés par la défense pour produire un rapport d'expertise sur la « connaissance » des méfaits du tabagisme.

Lacoursière, tout comme les deux autres historiens, s'efforçait, sans toujours réussir, de faire valoir qu'il n'avait pas étudié les « croyances » du public. En revanche, le rapport d'expertise de l'économiste Viscusi parle abondamment des croyances.

L'expert du jour donne lui même dans son rapport des exemples de comportements apparemment irrationnels en dépit d'une information très claire. Il mentionne que des gens ont refusé d'évacuer leur domicile, même quand les services de météorologie annonçaient la venue d'un ouragan dans leur région. Il parle aussi de ces gens qui dépassent les limites de vitesse clairement affichée le long des routes, en dépit du risque d'écoper d'une amende.

Pour l'expert du jour, cela devrait nous convaincre qu'il ne sert à rien de multiplier les mises en garde sanitaires, et qu'il ne faudrait pas reprocher aux cigarettiers de ne pas s'être joints au concert de récriminations contre l'usage du tabac.

Ci-dessous, voici un chronogramme de la prévalence du tabagisme au Canada qui est apparu à l'écran de la salle d'audience lundi.



Devant le juge Riordan, le professeur Viscusi a affirmé que SI les mises en garde (warnings) contre la nocivité du tabagisme avaient eu un effet, on aurait dû observer une discontinuité dans la tendance à la baisse de la prévalence du comportement.

Le public du procès, à l'encontre de tout ce que les avocats du tabac se sont efforcés de montrer depuis mars 2012, pourrait croire que lesdites mises en garde n'ont pas été une constante du discours des autorités depuis la déclaration de la ministre Judy LaMarsh en 1963 jusqu'à l'imposition en 2012 de mises en garde sanitaires illustrées plus grandes sur les paquets de cigarettes, en passant par le rapport de la Société royale sur la dépendance en 1989. Ou alors on pourrait croire que l'expression « warnings » désigne soudain quelque chose de bien précis que l'expert Viscusi n'a pas précisé lors de son témoignage de lundi.

Me Lespérance s'est brillamment attardé à montrer la faiblesse méthodologique du rapport Viscusi. Le contre-interrogatoire se poursuit aujourd'hui (mardi).


Une surestimation du risque par les fumeurs ?

Ci-dessous, voici un diagramme extrait du rapport d'expertise du professeur Viscusi. Lors de sondages auprès de la population américaine, on a demandé quelle est la fréquence du cancer du poumon parmi 100 fumeurs.

Année après année, la population a surestimé la prévalence du cancer du poumon.

Kip Viscusi conclut que cette surestimation est une surestimation du risque. Or, comme le juge Riordan l'a probablement appris avec l'épidémiologue Jack Siemiatycki le printemps dernier, s'il ne le savait pas déjà, la prévalence sert à calculer le risque relatif d'un comportement, mais n'est pas un synonyme. S'il y a une donnée dont la connaissance a au moins une petite chance d'influencer la « décision » d'une personne de fumer ou de ne pas fumer, ce serait le risque d'être atteint d'un cancer en fumant plutôt qu'en ne fumant pas, et non la prévalence de quoi que ce soit. Et le risque d'être atteint d'un cancer du poumon à cause de son tabagisme, le professeur Siemiatycki l'a estimé entre 7 et 10 fois plus grand qu'en ne fumant pas. Dès 1964, le Surgeon General des États-Unis rapportait que fumer multiplie par 10 le risque d'un homme d'être atteint par le cancer du poumon. Dit autrement, cela signifie 900 % de plus de risque qu'en ne fumant pas. Que pourrait bien signifier un « risque » de 10 % ?

Un tel glissement conceptuel dissimulé dans un diagramme, s'il était pratiqué par un étudiant de sciences humaines dans un collège québécois, lui vaudrait sûrement quelques remontrances de son professeur de méthodes quantitatives. On s'étonne que l'économiste Viscusi ait pu se balader devant des cours de justice avec des diagrammes pareils (il y en a trois autres dans le rapport). Ils sont censés montrer que même les fumeurs, et en particulier les jeunes, surestiment le « risque » de leur comportement.

Puisque l'économiste Viscusi prétend dans son rapport que la décision de fumer relève d'une évaluation rationnelle des coûts et des bénéfices tels que perçus par le fumeur, Me Lespérance a demandé au témoin-expert s'il avait évalué la surestimation que font les fumeurs des bénéfices. Après tout, les fumeurs vivent dans un environnement où la publicité et les légendes existent, et pas plus tard que la semaine dernière, un ancien haut dirigeant de compagnie de tabac et très calé en marketing reconnaissait que les fumeurs prêtent aussi des vertus au tabac (la réduction du stress, par exemple), selon ce qu'en savait sa compagnie.

Après avoir résisté, l'expert de la défense a été obligé d'admettre qu'il n'avait pas étudié la perception des bénéfices.

Me Lespérance a aussi fait dire au professeur Viscusi que ce que les diagrammes montraient, c'est la moyenne des prévalences perçues par la population ou des sous-ensembles de la population, mais que plusieurs fumeurs pouvaient avoir une estimation de la prévalence plus basse et non pas plus haute que la prévalence réellement observée.


Dangereux, mais pas pour moi

Puisque toutes les données que possède l'expert Viscusi sur la connaissance et les croyances des fumeurs au Canada proviennent de sondages analysés par le politologue Raymond Duch, Me Lespérance a guidé l'économiste vers les questions et les réponses de ces sondages. Il en est ressorti que les mêmes fumeurs qui disaient croire que le tabagisme est une cause du cancer du poumon estimaient aussi qu'on peut fumer jusqu'à 15 cigarettes par jour sans danger (c'est « safe »).

Devant le fait que des fumeurs étaient nombreux à estimer leur risque de mourir dans un accident de la route est plus grand que leur risque de mourir d'une maladie due à leur tabagisme, le professeur Viscusi a commencé par suggérer que les fumeurs surestimaient peut-être les dangers de la route, puis il leur a donné raison en disant que si on considérait le nombre d'années de vie perdues dans les accidents routiers, le risque était plus grand avec la route qu'avec le tabagisme.

Il semble bien que le mot risque de nouveau employé par l'expert désignait alors l'espérance mathématique des pertes. Un très beau concept, bien connu des actuaires et des économistes, mais fort différent du concept de prévalence utilisé comme mesure du risque dans le rapport, et un autre glissement sémantique.

Selon toutes vraisemblances, Me Lespérance va continuer aujourd'hui (mardi) de secouer les tables sur lesquelles reposent les châteaux de cartes de M. Viscusi.

dimanche 19 janvier 2014

Seulement une quarantaine de jours d'audition à venir avant les plaidoiries récapitulatives finales

(PCr)

En janvier 2013, très longue était la liste des personnes que les défendeurs des trois principaux cigarettiers du marché canadien voulaient faire comparaître devant l'honorable Brian Riordan de la Cour supérieure du Québec.

La liste, surtout du côté des témoins de faits, a fondu plus vite qu'attendu, et la « preuve en défense » devrait être terminée en mai prochain.

Voici de quoi a l'air le calendrier des prochains mois, en ce qui concerne cette preuve en défense.



Parmi ces personnes que l'on verra défiler dans la salle d'audience, il se trouve notamment des experts appelés à la barre des témoins pour tenter de contrer les expertises produites pour les recours collectifs par les médecins Juan Negrete, Louis Guertin et Alain Desjardins, ainsi que par l'épidémiologue Jack Siemiatycki.

Se retrouvent aussi des visages déjà connus du tribunal et témoins de faits, comme Lyndon Barnes, qui a déjà témoigné au printemps 2012.

Il y a aussi le nom d'un avocat impliqué dans l'actuel procès comme défendeur de la compagnie Rothmans, Benson & Hedges, que la compagnie Imperial Tobacco Canada persiste à maintenir dans la liste des témoins de faits, malgré le mécontentement exprimé plusieurs fois par le juge Riordan de voir Me Simon Potter appelé à témoigner.

Il y a enfin, à moins que la Cour d'appel du Québec donne une fois de plus raison au juge Riordan, des jours à prévoir pour l'interrogatoire d'une poignée de fumeurs et anciens fumeurs qui sont à l'origine de cette affaire judiciaire, témoins dont Imperial Tobacco Canada voudrait connaître la biographie médicale, histoire de montrer qu'ils avaient été prévenus, qu'ils savaient, que le tabac est une saloperie, et pouvaient arrêter, et que le cigarettier n'est donc pas à blâmer...

(La possibilité d'un témoignage du chimiste Bill Rickert a aussi été évoquée. M. Rickert a mené plusieurs recherches pour le compte du gouvernement fédéral canadien, sans toutefois avoir été à l'emploi d'un ministère. Il a figuré dans la liste des témoins que la défense voulait interroger. Maintenant que M. Rickert semble moins intéresser la défense, c'est au tour de Me André Lespérance des recours collectifs de s'interroger sur l'opportunité de le faire venir.)


En rappel et deux nouveaux experts du côté de la demande

À tout cela, il faudra ajouter quelques jours pour la réplique des experts des recours collectifs entendus durant l'hiver 2012-2013. La partie demanderesse a déjà annoncé qu'elle voudrait faire recomparaître notamment le professeur Siemiatycki (épidémiologue), le professeur Proctor (histoirien de la cigarette) et M. Christian Bourque (politologue expert en sondages de population), chacun une demi-journée. La possibilité de faire revenir brièvement le Dr Negrete (spécialiste des dépendances) a aussi été mentionnée.

Les avocats des recours collectifs vont aussi produire une expertise du psychologue Paul Solvic en réplique à celle de l'économiste Kip Viscusi au sujet de l'effet informatif des mises en garde sanitaires. La partie demanderesse veut aussi caser dans le calendrier une comparution du Dr David Burns, un des principaux auteurs de l'incontournable Monographie 13.

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Que restera-t-il après ces dernières passes d'armes ?

Un moment-clef: la présentation des plaidoiries finales récapitulatives par chacune des deux parties.

Il n'est pas impossible qu'à la veille de la Fête nationale du Québec, le 24 juin, le juge Riordan puisse souhaiter des vacances bien méritées aux avocats et se retirer pour produire son jugement final.

Bonne année 2014 à nos fidèles lecteurs du Québec, du Canada anglais, des États-Unis, de France, de Russie, d'Allemagne, de Suisse, et d'ailleurs.

jeudi 16 janvier 2014

199e jour - Un as du marketing sur la sellette

(SGa)

Mercredi, un ancien personnage important de l'industrie canadienne de la cigarette, Peter Hoult, en était à sa dernière journée de témoignage. Présent depuis le début de la semaine, M. Hoult s'était déjà présenté à la barre des témoins en 2012. L'homme a été responsable du marketing chez RJR-Macdonald (1979-1983) et puis chef de la direction de la compagnie (1987-1988). En contre-interrogatoire, il a surtout été questionné sur les décisions qu'il a prises (ou pas prises) lors de son passage comme responsable du marketing chez RJR-MI.


Les cigarettes légères

L'arrivée de M. Hoult au marketing chez RJR-Macdonald Inc en 1979 a correspondu avec une période où le tabagisme amorçait un déclin et plus spécialement les produits de ce cigarettier. Pour tenter de retrouver ses parts de marché, RJR-MI a misé sur la promotion des cigarettes légères et semi-légères et aussi sur les jeunes fumeurs (nous y reviendrons dans le paragraphe suivant). On sait maintenant que ces cigarettes dont les fabricants ont vanté les vertus dans leur stratégie de marketing (en laissant entendre entre autres qu'elles étaient moins nocives pour la santé) ne bénéficiaient d'aucun avantage pour la santé. Me André Lespérance, un des avocats du recours collectif, a posé quelques questions à ce sujet à M. Hoult. Il lui a demandé si l'un des problèmes de ces cigarettes étaient qu'elles encourageaient les fumeurs à fumer davantage pour compenser le faible taux en nicotine contenu dans chacune d'entre elles. M. Hoult a répondu qu'il n'y avait aucune évidence de cela. M. Hoult a affirmé ne pas croire pas non plus que la nicotine soit la raison d'être pour fumer. Selon lui, l'accoutumance au tabac est beaucoup plus complexe que cela.

À cette époque, une autre stratégie de marketing a été développé pour accroître les ventes de cigarettes. Elle consistait à intéresser les jeunes adultes au tabagisme, notamment par l'offre de cigarettes légères. RJR-Macdonald, comme les autres cigarettiers, s'est intéressé à cette clientèle, âgée de 18 à 30 ans. Peter Hoult l'a admis et a même reconnu que cette stratégie avait connu un certain succès. Mais cette stratégie visait-elle seulement les jeunes de 18 ans et plus? Les cigarettiers ne s'intéressaient-ils pas aussi aux jeunes en-deça de cette âge, comme plusieurs analystes l'ont soupçonné à l'époque?  Me André Lespérance a voulu le savoir en demandant à M. Hoult s'il y avait eu de la recherche faite sur les jeunes fumeurs âgés de moins de 18 ans. M. Hoult a répondu qu'il ne croyait pas que ce type recherche ait eu lieu.


Le blocage des perforations

Revenons sur les cigarettes légères. Ce type de cigarettes s'est avérée plus nocive que prévue pour une autre raison. Elles étaient dotées de filtres avec perforations. Ces trous auraient dû normalement réduire les doses de nicotine et de goudron inhalées par les fumeurs, par rapport à l'usage de cigarettes « régulières ». Or, lorsque bloqués par les lèvres ou les doigts des fumeurs, l'effet était inverse. Cela résultait en une hausse importante des taux de goudron, de nicotine et de monoxyde de carbone (pour ne nommer que ces substances) ingérés par les fumeurs; taux jusqu'à huit fois supérieure aux taux inscrits sur les paquets. En septembre 1977, Alexander B. Morrison, un sous-ministre adjoint de Santé et Bien être social Canada, écrivait une lettre à Paul Paré, directeur du Conseil canadien des fabricants de produits de tabac (CTMC) pour demander aux fabricants de divulguer les véritables taux ingérés par les fumeurs lorsque ceux-ci obstruent les perforations. L'auteur de la lettre mentionnait que l'absence de cette information sur les paquets de cigarettes induisait les fumeurs en erreur et causait un préjudice à leur santé. M. Morrison ajoutait aussi qu'il était important que l'information indiquée soit la bonne puisque les cigarettiers l'utilisait pour faire la promotion des cigarettes légères.

Me Lespérance a demandé à M. Hoult s'il était au courant que le blocage des perforations accroissait la quantité de goudron et de nicotine ingérés par les fumeurs. La réponse de Peter Hoult a été plutôt surprenante. « J'ai été mis au courant de cela quelque part entre 1980 et 1983 lorsque l'information a commencé à circuler,» dit-il. (traduction libre) Pourtant, la lettre de M. Morrison, envoyée au CTMC, datait de 1977.

On peut douter de la mémoire de Peter Hoult dans ce dossier à la suite des révélations faites en audience, mercredi, basée sur une correspondance interne datant de juin 1988.

Dans cette lettre, le directeur de la recherche scientifique chez RJR-Macdonald, Derick A. Crawford, déplore le refus de la haute direction de l'entreprise (M. Hoult était alors le grand patron.) d'accepter la proposition de placer les trous plus haut sur le filtre afin qu'ils ne soient pas obstrués par les lèvres ou les mains des fumeurs.

À la question de Me Lespérance lui demandant pourquoi avoir refusé d'accepter cette modification, M. Hoult a répondu: « je ne souviens pas avoir pris cette position. »


Une publicité qui contrevenait au Code

En 1983, alors que M. Hoult était responsable du marketing chez RJR-Macdonald, une publicité a retenu l'attention de Me Philippe Trudel, un des avocats du recours collectif. Il s'agit de la publicité de la marque de cigarette Macdonald Select. On y voyait un couple, tous les deux cigarettes à la main, dans une situation romantique. Le titre était sans équivoque: The pleasure is all mild. Me Trudel a rappelé que cette publicité contrevenait à la règle 8 du Code de conduite du CTMC adopté en 1976. Cette règle mentionnait notamment qu'une publicité ne doit pas mettre de l'avant une situation de romance pour vendre un produit. M. Hoult a nié qu'il s'agissait d'une situation de romance.

D'autre part, fait intéressant, M. Hoult a expliqué l'importance des couleurs dans la stratégie de marketing des différents types de cigarettes. La couleur blanche est utilisée pour les cigarettes légères car elle représente la légèreté. Pour les couleurs foncées, c'est l'opposé. Le vert est traditionnellement associé aux cigarettes menthol (...en plus d'être associé historiquement à l'Export A régulière, dans le cas particulier du marché canadien).

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La semaine prochaine, les auditions se poursuivent avec la comparution de deux témoins-experts: l'économiste Kip Viscusi qui viendra parler de l'effet informatif des mises en garde sanitaires,  et la psychiatre Dominique Bourget, au sujet de la dépendance.

mercredi 15 janvier 2014

198e jour - Insatisfactions au pays de la satisfaction

(PCr)

Comme le chanteur Mick Jagger et l'ancien  premier ministre du Québec Jacques Parizeau, Peter J. Hoult a jadis fréquenté la London School of Economics. Le premier, qui n'a jamais fini ses études, a hurlé sa difficulté de trouver la « satisfaction » dans une célébrissime chanson des Rolling Stones et a fait fortune dans l'industrie culturelle. Le second, devenu économiste, voit le Québec rester une province du royaume canadien, quand il rêvait d'en faire une république souveraine au nord du 45e parallèle en Amérique du Nord. Le troisième s'est intéressé à la satisfaction du consommateur au point de devenir un dirigeant de compagnie de tabac et de connaître certains succès ...et certaines frustrations.

annonce de 1981
Au terme de ses quatre années comme vice-président au marketing de RJR-Macdonald, en 1983, M. Hoult croyait avoir mis en place des mesures propices à une stabilisation de la part de l'entreprise sur le marché canadien de la cigarette. Quand il est revenu diriger la compagnie à l'hiver 1987, la part de marché de RJR-Mac était plus petite que jamais, et le volume des ventes au Canada de toute l'industrie n'augmentait plus que par la croissance de la population totale, car la prévalence avait entamé un déclin qui allait s'avérer irrémédiable (bien qu'en dents de scie).

Pourtant, d'après ce que Peter Hoult a raconté mardi lors de son interrogatoire par Me Doug Mitchell, défenseur de ce qui s'appelle maintenant JTI-Macdonald, toute son énergie a bientôt dû être canalisée vers un autre champ de bataille, car un nouvel ennemi s'était réveillé: le gouvernement d'Ottawa.

Il est heureux que feu Bill Neville, le lobbyiste en chef du Conseil canadien des fabricants de produits du tabac à l'époque, toujours si bien informé des intentions gouvernementales, et qui a témoigné devant le juge Brian Riordan en juin 2012, n'ait pas entendu Peter Hoult raconter à quel point il avait été surpris, choqué, quand le ministre fédéral de la Santé Jake Epp (1984-1988) a mis fin à la tradition de dialogue avec les cigarettiers inaugurée par son prédécesseur Marc Lalonde (1972-1977) et décidé de contrôler l'industrie du tabac par voie législative. À l'époque, le chef de la direction de RJR-Macdonald a compris que le gouvernement conservateur agissait pour ne pas laisser l'initiative législatrice à une députée du deuxième parti de l'Opposition.

Avec les autres dirigeants de compagnie de tabac et conseillé par la maison-mère R. J. Reynolds, Peter Hoult est monté aux barricades. La bataille devant l'opinion publique et les députés pour faire modifier ou rejeter le projet de loi C-51 du ministre Epp a échoué. La Loi réglementant les produits du tabac, adoptée en 1988 par des députés de tous les partis, a interdit toute publicité de ces produits. C'est alors que l'industrie a entamé une bataille judiciaire, au motif que cette interdiction brimait la liberté d'expression reconnue comme une liberté fondamentale dans la constitution canadienne.


Complaisantes croyances

La publicité, le témoin Peter Hoult lui prête une influence à la fois forte et curieusement limitée.

Pour M. Hoult, la publicité est la clef du repartage du marché et c'était une occasion pour RJR-Macdonald de reprendre du terrain pris par Imperial Tobacco. (C'était aussi une occasion pour ce concurrent d'en gagner encore, mais le témoin ne l'a pas dit.)

Les plafonds de dépenses publicitaires que s'imposaient les grands cigarettiers canadiens en vertu de leur code d'autoréglementation embarrassaient déjà Peter Hoult. Ce qu'il a perçu comme un manque de combativité d'Imperial Tobacco contre les projets de loi anti-publicitaires de 1987, le chef de RJR-Mac est allé jusqu'à l'attribuer à la position dominante de ce concurrent sur le marché. (Hélas, M. Hoult est parti en 1988 continuer sa carrière aux États-Unis avant d'avoir constaté à quel point Imperial tenait à continuer de faire de la publicité.)

Mais quant à la possibilité d'au moins freiner le déclin tendanciel du tabagisme grâce à l'effet banalisant du tabac par l'ensemble de la publicité, Peter Hoult a donné l'impression de ne pas y croire.

annonce de 1985
Lors d'un contre-interrogatoire de l'ancien marketeur, le procureur des recours collectifs André Lespérance a montré qu'on pouvait transmettre un message publicitaire à une très forte proportion d'une population donnée, par exemple les adolescents, même avec un média dont l'auditoire ne compte qu'une minorité de personnes de cette catégorie.

Dans le monde enchanté du témoin Hoult, tel qu'il est apparu au fil de ses réponses aux avocats, les images de réussite sociale, de satisfaction personnelle ou de bonne forme physique que les annonces de cigarettes donnaient à voir, même quand elles étaient vues par tout le monde sur des panneaux-réclames, n'auraient eu d'effet que sur les fumeurs, et même plus précisément sur les fumeurs adultes seulement, et n'ont eu aucun effet sur le reste de la population.

Exposez-les tous, Dieu reconnaîtra les siens...

Alors que toutes les études de marché de RJR-Macdonald sont censées ne s'être intéressées qu'aux fumeurs, selon le témoin, ce dernier ne semble pas douter de sa foi en l'absence d'effet des annonces sur l'imaginaire des jeunes non-fumeurs.